Le manifeste "Nous accusons" de mai 1940

 Le manifeste "Nous accusons" est le premier texte du Parti communiste français publié après l'invasion de la France par les armées allemandes le 14 mai 1940.

Approuvé par l'Internationale communiste le 22 mai 1940, le manifeste, rédigé par Maurice Thorez, est publié dans le Daily Worker du 24 mai 1940 et dans le numéro 4 de la revue The Communist International.

Les communistes estiment que "dans ces heures cruelles et tragiques où la guerre fait rage et s'étend déjà sur le sol de France" il est de leur "devoir sacré, une nouvelle fois, de dire toute la vérité (au) peuple". Dire la vérité, c'est dénoncer ceux qui "ont contribué au déclenchement de cette guerre" et "ont ouvert la voie aux envahisseurs" c'est-à-dire la bourgeoisie française et ses représentants : Daladier, Blum, Bonnet et Jouhaux.

Dans ce réquisitoire qui ne mentionne pas une seul fois le nom de Hitler, le Parti communiste accuse donc "la bourgeoisie française d'avoir provoqué la guerre actuelle en réduisant en esclavage le peuple allemand".
On citera pour comparaison le titre du premier manifeste du Parti communiste français publié après l'invasion de l'URSS : Français ! Françaises ! Vous devez savoir que Hitler veut asservir tous les peuples.

Il précise ensuite ses accusations contre ceux qui servent les intérêts de la classe bourgeoise. Ainsi Daladier, Blum et Jouhaux sont accusés d'avoir "par leur politique réactionnaire de division de la classe ouvrière [...] provoqué la guerre et l'invasion". Autres exemples : Daladier est accusé "d'avoir délibérément prévu le massacre de la population civile"; d'avoir poursuivi comme ministre de la Défense nationale "une politique impérialiste de « désertion nationale » qui a facilité l'invasion étrangère".
Rappelons que Maurice Thorez, secrétaire générale du Parti communiste, a déserté le 4 octobre 1939 sur ordre de l'Internationale communiste. Condamné pour ce motif le 28 novembre 1939 à 6 ans de prison, il sera gracié par le général de Gaulle le 6 novembre 1944.

Après le réquisitoire contre tous ceux qui ont provoqué "la guerre et l'invasion", le Parti communiste rend son jugement : "la trahison et les traîtres envers le peuple doivent être détruits". En revanche, pas un mot contre l'armée allemande.



Le Manifeste "Nous accusons" de mai 1940 (extraits) :

Dans ces heures cruelles et tragiques, au moment où la guerre fait rage et s'étend déjà sur le sol de France, au moment où cinq millions d'ouvriers et de paysans français - et parmi eux plus d'un million de membres ou de sympathisants du Parti communiste - sont obligés de verser leur sang, nous, les communistes, seuls véritables représentants du peuple, nous estimons qu'il est de notre devoir sacré, une nouvelle fois, de dire toute la vérité à notre peuple.
De même que le devoir de nos frères, les ouvriers allemands éclairés par le Parti de Thaelmann, est de mener un combat vigoureux contre l'impérialisme allemand et de démasquer ses objectifs criminels, de même notre tâche, à nous communistes français, est de dénoncer ceux qui, dans notre pays, ont contribué au déclenchement de cette guerre et qui, par leur politique impérialiste et réactionnaire, ont ouvert la voie aux envahisseurs. Et dire la vérité au peuple, c'est défendre ses intérêts.
Nous accusons la bourgeoisie française d'avoir sacrifié les intérêts de notre peuple, les vies de millions de travailleurs et de paysans français dans le seul but de maintenir ses privilèges capitalistes et sa domination sur les esclaves des colonies.
Nous accusons la bourgeoisie française d'avoir provoqué la guerre actuelle en réduisant en esclavage le peuple allemand grâce aux monstrueuses dispositions du traité de Versailles, cette sanction impérialiste d'une guerre impérialiste.
Nous accusons la bourgeoisie française d'avoir attisé les flammes de la propagande nationaliste et de l'esprit revanchard de la réaction allemande - notamment, par sa politique de contrainte et l'occupation de la Rhénanie - et de l'avoir, d'une certaine manière, portée au pouvoir. [...]
Nous accusons Daladier, Blum et Jouhaux d`avoir sapé, désorganisé et affaibli les forces vitales de notre peuple par leur politique réactionnaire de division de la classe ouvrière et de dissolution du Front populaire, par cette politique qui conduisait à la suppression des conquêtes sociales des travailleurs, à la suppression de toutes les libertés et à l'établissement en France d'un abominable régime d'exception et de terreur. Nous les accusons d'avoir, par là même, provoqué la guerre et l'invasion. [...]
Nous accusons Daladier et ceux qui l'ont précédé comme prétendus ministres de la « Défense nationale » d'avoir gaspillé des centaines de milliards de francs alors qu'en réalité ils ne faisaient que poursuivre une politique impérialiste de « désertion nationale » qui a facilité l'invasion étrangère. [...]
Nous accusons Daladier d'avoir délibérément prévu le massacre de la population civile, en particulier dans la région parisienne, en sabotant l'organisation de la défense antiaérienne, en chassant les représentants communistes des conseils municipaux de la banlieue pour les remplacer par des agents de la réaction et des espions de la police qui méprisent les besoins et les souffrances du peuple. [...]
Nous avons ouvertement accusé les coupables, les traîtres qui ont accumulé défaite sur défaite et qui menacent de précipiter notre peuple dans la catastrophe. Pour éviter cette catastrophe, pour affronter tous les périls, d'où qu'ils puissent venir, il est nécessaire de recourir à d'autres mesures que celles qui sont appliquées par le gouvernement. Il est nécessaire, avant tout, d'adopter les mesures de nature à rétablir les droits du peuple.
Il est nécessaire en particulier de rendre immédiatement leur liberté aux communistes et à tous les militants emprisonnés, d'abolir les mesures d'exception prises contre les travailleurs et leurs organisations, de rétablir les libertés démocratiques, de rendre à la classe ouvrière et au peuple leur grand journal L'Humanité, de redonner leur mandat aux représentants élus du  peuple. La trahison et les traîtres envers le peuple doivent être détruits, à commencer par ceux qui occupent encore les plus hauts postes, comme Daladier
La détresse des pauvres doit être soulagée et l'on doit faire payer aux riches le prix de cette guerre injuste.
Le peuple de France doit imposer sa volonté, doit prendre en mains son propre destin.
Nous sommes sûrs qu'alors surgiront de notre peuple toutes les forces matérielles et morales qui le rendront capable d'éviter la catastrophe et de sauvegarder son avenir.


Source : Stéphane Courtois, Le PCF dans la guerre, 1980, p. 523-526 (Texte intégral).

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